30 novembre 2007
La plaie
Je lève les yeux de mon écran, et elle est là. Oh non, pas elle, pas encore elle. Elle me dit bonjour de sa voix traînante et un peu nasillarde, et elle me demande la même chose que d’habitude, comme si je ne savais pas exactement ce qu’elle cherche, comme si elle croyait que je ne la reconnais pas d’une fois sur l’autre. A mon avis, elle ne m’aime pas beaucoup non plus, depuis que je lui ai dit que le fonds n’était pas inépuisable et qu’elle avait déjà lu tous les livres de ce genre-là. Elle pense qu’elle est dans son droit, parce qu’elle a un abonnement, on doit forcément acheter les livres qui lui plaisent à elle, et les renouveler régulièrement, et rapidement hein, parce qu’elle en lit 3 ou 4 par semaine. Je pense méchamment qu’elle n’a de toute façon certainement rien d’autre à faire de ses journées et de ses nuits. Ses yeux tombants, son pas traînant ne m’inspirent jamais autre chose qu’un profond agacement. C’est pas beau, mais c’est comme ça. J’ai systématiquement envie de lui proposer les livres les plus crus, les plus choquants sur lesquels je pourrais mettre la main. Mais si, je suis sûre qu’un bon petit Houellebecq ou un Ballard, ça lui remettrait les idées en place. Mais non, elle ce qu’elle veut c’est « du Danielle Steel, ou alors des histoires qui parlent d’enfants ou de docteurs, mais pas trop tristes, et puis je préfère que ça ne se passe pas pendant la guerre, et puis pas trop épais aussi, c’est plus pratique… »
Alors, je fais la gentille bibliothécaire, je ne dis rien, j’essaie de ne pas soupirer (bon d’accord, je ne souris pas non plus, faut pas trop m’en demander), et je cherche dans les rayons les couvertures les plus accrocheuses, les plus gnan-gnan, les auteurs les plus rebattus… Je sais bien que je n’ai pas à porter de jugement sur leurs lectures, que c’est déjà bien qu’ils lisent. Mais elle, non, vraiment je ne la supporte pas, elle me fait peur je crois. Elle est tellement figée, tellement incapable de la moindre ouverture vers autre chose, j’ai l’impression de parler à quelqu’un qui est mort depuis longtemps, une sorte de statue en pierre. J’ai peur parce que je ne sais pas ce qui peut provoquer cet état, qu’est-ce qui a pu lui arriver à cette femme (j’ose à peine lui donner ce nom) pour qu’elle soit comme ça ? est-ce qu’on peut devenir comme ça sans faire attention, comme par accident, comme par négligence ? est-ce que moi je risque un jour de devenir comme ça ?
Commentaires
Ben... oui au moins elle lit. Mais qu'est-ce que ça peut bien lui apporter ?
Attention...
J'aime bien cet instant de vie. Quand je pense que tout ça a peut-être défilé à toute vitesse dans la tête de la narratrice quand "la femme" s'est adressée à elle... Dorénavant, je ne regarderai plus les bibliothécaires de la même façon..
Moins on s'ouvre et moins on risque de souffrir...
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